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REPORTAGE Les producteurs de maïs mexicains veulent la fin de l'OMC LE MONDE | 06.09.03 | 13h21 MIS A JOUR LE 06.09.03 | 15h57
Des dizaines de milliers de paysans ruinés par les importations subventionnées américaines se préparent à accueillir l'Organisation mondiale du commerce à Cancun, à leur manière. Ils demandent notamment la renégociation de l'Alena. Tuxtla Gutierrez et San Cristobal (Chiapas) de notre envoyée spéciale Marcos Vasquez le prédit : ils seront 100 000 paysans à faire le déplacement vers Cancun, où les membres de l'OMC se sont donné rendez-vous du 10 au 14 septembre : maiceros, cafeteleros, producteurs de haricots rouges (frijoles), zapatistes ou pas, comme ils l'ont fait en janvier à Mexico avec pour slogan "El campo no aguanta mas" ("Les paysans n'en supporteront pas plus"). Ce qu'ils revendiquent ? la renégociation de l'accord de libre-échange de l'Amérique du Nord (Alena) signé en 1994 entre les Etats-Unis, le Canada et le Mexique. Marcos, "sympathisant" du PRD (Parti de la révolution démocratique, troisième formation politique du pays), dirige l'Entreprise intégrée de services agricoles, une coopérative qui rassemble 5 000 producteurs de maïs sur les 40 000 que compte le Chiapas. Lui aussi fait pousser du maïs. Ce n'est pas le plus mal loti, avec 6 hectares à cultiver et aussi une petite ferme - une vingtaine de porcs, autant de vaches, une cinquantaine de poulets. Mais, depuis le traité de libre-échange, il a du mal à vivre avec sa femme et des deux enfants. Comme celui de tous les producteurs de maïs du Chiapas, son revenu s'est effondré. "La politique de l'Alena nous a affectés terriblement, explique-t-il. Nous n'arrivons pas à concurrencer les producteurs américains qui sont subventionnés. Aux Etats-Unis, le coût de production est moins cher et la production plus élevée. Chez nous, c'est le contraire. Et le gouvernement mexicain achète du maïs aux Etats-Unis sous la pression des entreprises privées." Alors, les paysans ne peuvent plus survivre et migrent vers les Etats-Unis, abandonnent leurs terres, parfois les vendent, raconte-t-il. Les femmes restent avec les enfants et un peu de terre et espèrent le retour à la maison du mari ou du fils. Il y a huit ans, le revenu minimum d'un paysan était de 30 pesos par jour. Aujourd'hui, il est de 50 pesos, "mais, avec l'inflation, ça fait moins qu'alors et on ne peut plus vivre". Il explique comment, en quelques années, l'impact des importations massives en provenance des Etats-Unis a provoqué des conséquences en chaîne sur la vie de la population du Chiapas, dont une grande partie a basculé dans la plus grande pauvreté. La baisse des revenus menace la sécurité alimentaire des ruraux, dont le maïs et les haricots sont la nourriture de base. L'effondrement des prix (70 % depuis 1994) les oblige à vendre toute leur récolte alors qu'ils en gardaient habituellement un peu pour leur propre consommation. Les familles les plus chanceuses, comme celle de Marcos Vasquez, arrivent à améliorer l'ordinaire avec des poulets, ou des légumes qu'elles font pousser elles-mêmes. La qualité nutritive s'en ressent également. Les femmes doivent maintenant travailler au-dehors pour faire un complément et n'ont plus le temps de moudre le maïs pour faire les tortillas. ARRIVÉE DES OGM Résultat, beaucoup de familles mangent des tortillas faites avec de la farine vendue par de grandes compagnies. Cette farine est souvent de mauvaise qualité et nourrit moins. Bien que l'éducation soit gratuite, de nombreuses familles n'arrivent pas à payer les fournitures demandées - comme les uniformes et le matériel de classe - et les enfants, surtout les filles, quittent l'école après l'école primaire pour aller travailler. Enfin, l'accès aux soins est de plus en plus difficile. Selon une étude de l'organisation humanitaire Oxfam, la pression faite sur les producteurs pour lutter contre les importations de maïs subventionné et la pénétration grandissante de grandes compagnies a également des conséquences sur l'environnement. Jusqu'alors, les fermiers utilisaient une semence localement adaptée, appelée criolla, développée depuis des générations. Mais le gouvernement a encouragé des compagnies comme Monsanto à distribuer des semences hybrides, au rendement supposé meilleur. Dans le cadre du programme appelé "kilo pour kilo", les producteurs ont donc échangé leurs kilos de semences contre des kilos de semences hybrides. Or, ces semences demandent plus de fertilisants. Qui plus est, contrairement au criolla, qui pouvait être conservé et resservir d'une année sur l'autre, les semences hybrides doivent être rachetées chaque saison parce qu'elles sont beaucoup moins productives après la première année. Les bénéfices sont donc largement illusoires. Les fermiers se sont endettés. Marcos aussi, qui a emprunté 60 000 pesos et ne peut les rembourser. Tous les producteurs de maïs sont dans ce cas, dit-il. Tous demandent une renégociation de leurs dettes. Lors de la signature de l'Alena, il avait bien été entendu que le maïs était un secteur "sensible" et que la libéralisation s'étalerait jusqu'en 2008, en réduisant progressivement les tarifs tout en augmentant les quotas autorisés à l'importation pour amortir l'impact de la libéralisation sur les fermiers mexicains. Mais la transition, qui devait durer quinze ans, a été faite en moins de trois ans. Le gouvernement mexicain a systématiquement autorisé le dépassement de quotas d'importations. Quelques mois après la libéralisation, les importations américaines avaient doublé par rapport aux années antérieures. Les préoccupations des paysans ne se limitent pas aux importations de maïs à bas prix. Marcos Vasquez s'inquiète également du maïs transgénique qui passe régulièrement la frontière et vient contaminer les semences mexicaines. "On sait qu'il y a des semences à Oaxaca, l'Etat voisin, mais on ne sait pas combien, et nous demandons au gouvernement de mieux contrôler ces importations." A l'issue d'une réunion récente au Honduras, les organisations paysannes de Méso-Amérique se sont entendues sur une plate-forme commune : il faut faire disparaître l'Organisation mondiale du commerce. Pour la remplacer par quoi ? un organisme plus tourné vers la coopération que vers la compétition et l'expansion du marché. En attendant, ils vont tenter de bloquer la réunion de Cancun. Babette Stern |